Eclosion de l’écriture littéraire féminine en Afrique noire francophone Suite Les premiers romans féminins africains sont, sinon des autobiographies, stricto sensu, du moins des témoignages personnels. Tel est le cas, par exemple, De Tilène au Plateau, de Diallo Nafissatou qui obéit à une volonté de représenter l’expérience du réel.
« Depuis quelques semaines, dit Nafissatou Diallo, je me suis mise à écrire. Sur quoi écrirait une femme qui ne prétend ni à une imagination débordante ni à un talent d’écrire singulier ? Sur elle-même, bien sûr »
L’auteur pose d’emblée, dès les premières pages de son roman, les paramètres de décodage de ses biographèmes. L’acte d’écrire est équivalent à une fonction de contage. L’anecdote est finalisée, traitée en elle-même et pour elle-même.
La Tradition, dans son aspect réglementation du réel, exerce une fascination sur les femmes écrivaines africaines. Cela appert avec beaucoup d’acuité dans L’appel des Arènes, d’ Aminata Sow Fall . Ce texte retrace l’histoire d’un jeune adolescent, Nalla, épris de passion pour la lutte africaine. Les combats s’effectuent dans des arènes –d’où le titre du roman- suivant un rituel particulier qui associe dans une ambiance euphorique, le sport à la mantique divinatoire. C’est tout un programme à dimension existentielle qui s’entrevoit à travers les périples d’une intrigue simple dans sa composition et pourtant si profonde dans son ambition.
La diégèse met en exergue un conflit d’une puissante envergure dramatique qui oppose, d’une part, le jeune Nalla, avec ses états d’âme enclins à tout un patrimoine traditionnel, figuré par la lutte, et, d’autre part, ses parents et plus particulièrement sa mère Diatton. Celle-ci faisait preuve d’une inconditionnelle volonté de métamorphose civilisationnelle. L’Occident exerce sur elle un charme hypnotiseur jusqu’à l’inciter, dans un élan de désaveu, à dénigrer les siens dans leurs traditions et à les provoquer dans le déni de leurs mœurs :
« A son retour d’Occident (…) elle avait débarqué la minijupe. Son accoutrement et ses cheveux coupés ras avaient scandalisés les villageois. La stupeur n’était pas encore passée qu’elle osa se promener en pantalon, cigarette aux coins des lèvres »
Par sa stigmatisation des valeurs authentiques que fait ressortir son conflit avec Nalla, Diatton démontre son mépris vis-à-vis du local. C’est dire qu’elle a : « (…) adhéré à une autre forme de pensée qui rejette dans les sphères du barbarisme toutes les manifestations exprimant la vitalité des peuples non encore dépouillé par le tourment infernal de la civilisation moderne ».
Les fantasmes forgés par l’illusion d’échapper à soi-même forgent un processus d’occidentalisation intégrale, euphémisme de l’aliénation pure et simple. Cette pensée mutilée de la séparation d’avec soi, est l’orifice par lequel s’introduit le désordre : « l’homme perd ses racines et l’homme sans racines est pareil à un arbre sans racines : il se dessèche et meurt ».
La mort revêt un caractère symbolique. Elle signifierait alors l’échec de tout entreprise de dépossession de soi. La Tradition en ce qu’elle est expression de l’être au monde, demeure souveraine. Aussi bien qu’ « un séjour séculier dans le fleuve ne fera jamais d’un bâton un crocodile ».
Aminata Sow Fall ne se limite pas à raconter dans son livre la Tradition dans ce qu’elle a de répétitif, de redondant et de sclérosé. S’il ne s’agissait que de cela, l’objectif ne susciterait qu’un infime intérêt. Sachant que le lieu de l’écriture ainsi que celui de la rupture se confondent, Sow Fall part des faits courants et signifiants de la vie sénégalaise pour créer un espace de lecture problématique. Le réel est, pour ainsi dire, thématisé. Sow Fall perce de son regard scrutateur des aspects fragmentaires du quotidien pour localiser et focaliser l’origine du dérèglement.
AOUMMIS Hassan |