Et si les nations et le temps avaient, un jour, passé un pacte ? Voilà une théorie qui expliquerait tellement d’épisodes de l’humanité mis en sommeil ou tout bonnement oubliés. Nombreux sont les dénies de l’Histoire pour éviter un mea culpa qui dérange. Les Croisades, l’Inquisition, la mise en parc des amérindiens… et tellement d’autres encore.
Le passé des peuples dont notre Histoire n’est pas fière pourrait-il être blanchit par le temps ? Si la réponse est si souvent oui, ln peut en conclure que le temps est une arme qui essouffle les témoignages de ceux qui ont vécu l’innommable, qui efface les traces peu glorieuses.
Heureusement, certains hommes mettent un point d’honneur à ce que justice, vérité et respect prennent le dessus sur un oubli qui arrange.
Rachid BOUCHAREB, le réalisateur du film « Indigènes » est de cette trempe, animé par le devoir de mémoire. Dans ce film, il ne s’agit pas d’un règlement de compte. Il nous rappelle que, si une nation peut si facilement oublier, en s’endormant, en changeant de sujet, en simulant l’amnésie… celle-ci, à un moment ou à une autre, devra faire face !
1943. Ils n'avaient encore jamais foulé le sol français, mais parce que c'est la guerre, Saïd, Abdelkader, Messaoud et Yassir vont s'engager comme 130 000 autres "Indigènes" dans l'armée française pour libérer "la mère patrie" de l'ennemi nazi. Ces héros que l'histoire a oubliés vaincront en Italie, en Provence, et dans les Vosges, avant de se retrouver seuls à défendre un village alsacien contre un bataillon allemand.
Questions à Rachid BOUCHAREB :
Comment est né ce film ?
« J'ai toujours baigné dans l'histoire de l'immigration. C'est l'histoire de ma famille. Un de mes oncles a fait la guerre d'Indochine, nous avons vécu la guerre d'Algérie, et j'ai même un arrière grand-père qui a fait 14-18. J'ai toujours été au carrefour de la colonisation, de la décolonisation, de l'immigration, de tous ces hommes qui ont fait l'histoire de France. Il arrive un moment où les choses ont fini de s'assembler, où elles ont mûri, et pour moi, cet instant-là est survenu lorsque je venais de finir LITTLE SENEGAL. »
Comment fait-on tenir un épisode historique si complexe dans un film de 2 heures ?
« Le film avait quelque chose de particulier ; il combinait des scènes d'ampleur nécessitant une vraie logistique à des moments plus intimes entre les comédiens. Les deux étaient étroitement mêlés, et même dans la plus grande des scènes de batailles, mon objectif était de rester au plus près des personnages. Nous avions aussi de nombreuses scènes de bataille qui couvraient plusieurs hectares avec des explosions partout, des avions, des navires. Je voulais que le film ait une dimension épique, que l'on sente le nombre, les saisons, le temps qui passe, les déplacements à travers les pays et les hommes qui évoluent. Il fallait être sur tous les fronts ! »
Quel est votre sentiment personnel vis-à-vis de cette histoire oubliée ?
« Tous les témoignages et les discours des survivants m'ont appris une chose qui m'a beaucoup impressionné. Cet amour et cet attachement pour Sa France restent incroyablement plus forts que tout autre sentiment. L'histoire de ces hommes et leur relation à la France ne commence pas à partir des années soixante. Bien avant, ils sont venus, ils ont libéré la France, ils ont été des héros. Ce n'étaient pas seulement des «mecs qui balayent les rues» ! Ils étaient des héros aimés, accueillis à bras ouverts ! Cela reste souvent les plus beaux moments de leur vie. C'est aussi pourquoi l'attitude qui a suivi jusqu'à aujourd'hui leur paraît d'autant plus bizarre. Ils le vivent comme une histoire d'amour malheureuse, une trahison sentimentale. »
SAÏD (JAMEL DEBB0UZE) Issu des bas fonds de l'Algérie, il est fier de son statut de soldat 2ème classe et raconte à qui veut l'entendre ses exploits sur les champs de bataille. Il entretient avec le sergent Martinez une relation d'amitié et de domination qui provoque les moqueries des autres soldats. C'est finalement sa révolte qui fera de lui un homme.
CAPORAL ABDELKADER (SAMI BOUAJILA) Soldat idéaliste et engagé, il est prêt à tous les sacrifices pour libérer la France. Il rêve de prendre du galon dans l'armée française et d'être nommé sergent. Pour y arriver, il lit des manuels militaires, se dévoue corps et âme et n'hésite pas à entraîner ses hommes dans les missions les plus périlleuses. Il s'oppose cependant à ses supérieurs dès que son idéal de justice est menacé.
MESSAOUD (ROSCHDY ZEM) Sûr de lui, calme et moqueur, il est désigné pour être le tireur de sa section. Son uniforme américain lui confère un charme supplémentaire qui fera tomber à coup sûr les belles françaises dans ses bras. Son assurance vacille quand il rencontre Irène, jolie marseillaise qui s'offre à lui sans préjugés. Dès lors, il ne désire que l'épouser et s'installer en France, quitte à déserter le front.
YASSIR (SAMY NACERI) Engagé chez les goumiers marocains dans le seul but de s'enrichir, ce combattant aguerri est une tête brûlée qui ne craint rien ni personne. Au cœur des batailles il n'oublie jamais d'arracher bagues, montres et dents en or aux cadavres encore chauds des soldats allemands. Mais ce qu'il a de plus précieux reste son frère, qu'il essaie de protéger tant bien que mal des horreurs de cette guerre.
SERGENT MARTINEZ (BERNARD BLANCAN) Français d'Afrique du Nord, il commande sa section avec autorité et déteste par-dessus tout qu'on désobéisse à ses ordres. Il reconnait cependant les injustices dont sont victimes les soldats indigènes et entend leurs revendications. Le secret qu'il porte au fond de lui le rapproche d'autant plus de ses hommes...
LARBI (ASSAAD BOUAB) Son frère Yassir l'a engagé à ses côtés chez les goumiers. Mais lui n'a pas l'étoffe d'un guerrier et ne parvient pas à oublier le massacre de sa famille par l'armée française dans les montagnes du Rif.
CAPORAL LEROUX (MATHIEU SIMONET) C'est le second caporal de la section commandée par le sergent Martinez. Contrairement à Abdelkader, il est français «de souche». Il se bat sur tous les fronts avec ses frères d'armes indigènes, mais à l'heure des récompenses, lui seul obtient une promotion.
CAPITAINE DURIEUX (BENOÎT GIROS) Fraîchement sorti de l'école militaire, cet officier découvre la réalité des combats en même temps que ses soldats indigènes. Il tente d'améliorer leur quotidien tout en exécutant les ordres du colonel.
MARGUERITE (MÉLANIE LAURENT) Jeune paysanne prise au piège par les combats, elle accueille avec reconnaissance ces soldats venus de loin pour libérer son village et se prend d'affection pour le timide Saïd.
LE COLONEL (ANTOINE CHAPPEY) Figure de proue du régiment, généreux en discours et en promesses, le colonel envoie des bataillons entiers de tirailleurs affronter la mitraille allemande. La victoire et l'honneur de la France lui sont plus importants que le sort de ses soldats, français ou indigènes.
IRENE (AMÉLIE ELTVEDT) Jeune marseillaise, elle succombe au charme du beau Messaoud. Elle l'aime simplement et désire le revoir. C'est compter sans la censure du courrier dans l'armée française qui ne voit pas d'un bon œil les liaisons entre soldats indigènes et jeunes filles françaises.
LA BATAILLE DE MONTE CASSINO : OPÉRATION DIADÈME
Après le débarquement en Sicile en juillet 1943, les troupes alliées s'enfoncent dans la péninsule italienne et rencontrent une résistance farouche de la part des forces allemandes. Le général britannique Alexander, commandant en chef des opérations, voit durant tout l'hiver 1943 les troupes alliées piétiner devant la ligne Gustav qui ferme l'accès à Rome. Les assauts infructueux et meurtriers lancés sur Monte Cassino ressemblent de plus en plus aux batailles de la guerre 14-18. Le 11 mai 1944, une vaste offensive tente de percer enfin cette ligne de défense mais la 8ème armée britannique échoue dans la vallée de Pontecorvo et sur l'abbaye de Cassino. Le Général Juin, à la tête du Corps Expéditionnaire Français d'Italie, est convaincu que la percée n'est possible que par la montagne, hors du réseau routier. Le 12 mai 1944, après une intense préparation d'artillerie, la Tm DIM (Division d'Infanterie Marocaine) et la 4Ème DMM (Division Marocaine de Montagne) se lancent à l'assaut des Monts Faito et Maio. Les tirailleurs enfoncent les défenses allemandes et hissent au sommet du Mont Maio un immense drapeau tricolore visible à des kilomètres à la ronde. Dans les jours qui suivent, appuyés par la lère DIM (Division d'Infanterie Marocaine) et la lère DFL (Division de la France Libre), ils prennent les villages et les cols environnants avec une rapidité qui laisse les Alliés pantois. Le 14 mai au soir, les troupes françaises ont creusé une brèche de 12 km dans la ligne de défense Gustav qui commence à s'effondrer. Lors de la prise de Rome, le 5 juin 1944, le Général américain Clark insiste pour défiler en compagnie du Général Juin, et les soldats français, maghrébins et noirs défilent victorieusement dans les rues de la capitale éternelle.
MONTE CASSINO RECONSTITUER... AU MAROC
Les scènes de la Bataille de Monte Cassino ont été tournées en extérieur, sur les flancs d'une montagne marocaine dans la région de Ouarzazate. Bien que naturel, ce décor de plusieurs dizaines d'hectares a néanmoins été aménagé par l'équipe du chef décorateur : la montagne a été entièrement balayée pour éviter que les figurants ne dérapent sur les cailloux, d'immenses rochers ont été déplacés et remplacés par des rochers en résine, plus sûrs lors des explosions. Pour simuler les explosions d'obus, les décorateurs et tes artificiers ont creusé des trous coniques de plusieurs mètres de profondeur, remplis de tourbe, de liège et de poudre. Ce dispositif rend l'explosion très réaliste mais sans danger pour les acteurs.
LA LIBÉRATION DE MARSEILLE
La fête de la Libération de Marseille a été tournée dans le village de Beaucaire entre la Provence et la Camargue. Le chef décorateur a composé ces scènes à l'image des représentations du 14 juillet de Raoul Dufy ou de Claude Monet : banderoles, fanions et drapeaux tricolores aux balcons, foule en liesse et sentiment de vertige. C'est aussi le sentiment des soldats indigènes qui, comme Messaoud, découvrent pour la première fois la France, ses villes et ses femmes. S'inspirant de films d'archives en couleur, la créatrice des costumes a imaginé des robes aux couleurs extravagantes qui contrastent avec les uniformes poussiéreux et usés des soldats de l'Armée d'Afrique. Tous ces costumes sont des reproductions fidèles de robes et d'uniformes d'époque, jusqu'à l'insigne si particulier de l'Armée d'Afrique -un losange bleu avec un croissant doré- cousu au bras gauche de ces soldats.
LA DÉFENSE DU VILLAGE ALSACIEN
Le viilage que défendent Abdelkader, Saïd, Messaoud et Yassir à la fin du film INDIGÈNES est un décor très particulier. À partir d'une ancienne forge royale des Vosges tombée en ruine, l'équipe de décoration a reconstitué ce village que l'histoire du film situe en Alsace. Durant 5 mois, le chantier a mobilisé 50 ouvriers, menuisiers, serruriers, peintres, qui ont reconstruit les édifices et collé 6200 m2 de façades à colombages, typiques de l'architecture alsacienne. Les décorateurs ont ensuite reconstitué ies intérieurs des maisons et le café du village à partir d'objets d'époque trouvés chez des particuliers ou dans des brocantes. Pour accentuer ie réalisme de ce décor, les patineurs ont « vieilli » les édifices, les meubles, les portes». Le chef décorateur, insatisfait d'un mur calciné, est allé jusqu'à brûler un pneu de tracteur contre le mur afin d'obtenir un bel effet carbonisé.
La forge en ruine…
…transformée en village alsacien.
LE SORT DES SOLDATS INDIGÈNES APRÈS LA GUERRE
1945. La France est enfin libérée du joug nazi. Partout on chante la liberté retrouvée. Les combats acharnés appartiennent désormais à l'Histoire. Quel est alors le sort réservé aux soldats venus des colonies françaises ? Certains reçoivent des médailles, juste récompense pour les exploits de ces bataillons en Italie, en Provence et dans les Vosges. Le Régiment de Marche du Tchad reçoit ainsi l'Ordre de la Libération. Puis les soldats retournent dans leurs différents pays d'Afrique et des incidents surviennent : mutineries écrasées violemment au Sénégal, insurrection populaire en Algérie le 8 mai 1945 réprimée dans le sang. Quelques années plus tard, les pays d'Afrique accèdent à l'indépendance et la France rompt définitivement avec ses anciens héros noirs et maghrébins. La Loi de Finance du 26 décembre 1959, appelée Loi de Cristallisation, décide le gel des retraites et pensions d'invalidité des anciens combattants de son ex-empire colonial. Quelques années plus tard certains reçoivent jusqu'à dix fois moins que leurs anciens frères d'armes français.
En 1996, Amadou Diop, ancien sergent-chef sénégalais, porte plainte contre le gouvernement français. Le Conseil d'État lui donne raison en 2001... à titre posthume. Quoiqu'il en soit, cette Loi de Cristallisation doit être révisée et les anciens combattants indigènes remboursés. Les gouvernements successifs ont pourtant repoussé ces paiements ou décidé de les indexer sur le coût de la vie dans le pays d'origine, ce qui revient à les dévaloriser à nouveau. Et le temps ne joue pas en faveur de ces héros oubliés de la Seconde Guerre mondiale...
LE MASSACRE DE THIAROYE
Durant l'hiver 1944-49-45, de nombreux tirailleurs sénégalais originaires de toute l'Afrique Orientale Française sont rapatriés vers Dakar. Certains étaient internés dans des camps de prisonniers en Allemagne depuis la défaite de 1940. Mais lorsqu'ils embarquent à Marseille, ils n'ont toujours pas reçu leur solde et la révolte grande. Le 1er décembre 1944, regroupés au camp deThiaroye au Sénégal, les tirailleurs refusent de se faire conduire dans leur village sans avoir été payés et se dirigent alors vers l'armurerie du camp. Les officiers français ouvrent le feu à la mitraillette lourde et tuent 35 tirailleurs. 38 autres seront jugés pour mutinerie et condamnés à des peines de prison et des amendes.
Sur ce sujet, voir le court métrage de Rachid Bouchareb : L'AMI Y'A BON (www.lamiyabon.com)
SÉTIF : 8 MAI 1945
Le 8 mai 1945, alors que la France entière fête la capitulation de l'Allemagne nazie, des manifestations s'organisent dans plusieurs villes d'Algérie, dans un climat de tensions liées au problème d'approvisionnement des colonies. À Sétif, plusieurs milliers d'Algériens se dirigent vers le monument aux morts pour y déposer une gerbe. Soudain un drapeau algérien est levé par un scout musulman. Les policiers tirent sur le jeune musulman et chargent la manifestation tandis que du haut de leur balcon, des colons tirent sur le cortège. La foule se disperse dans un mouvement de panique et s'attaque aux Européens qui déambulent dans les rues. Bientôt c'est toute la province du Constantinois qui s'embrase ; une centaine d'Européens sont tués. De peur que ce mouvement ne s'étende au pays entier, l'autorité coloniale met en place une répression sanglante qui dure 6 semaines : 18 avions bombardent des iocalités de bord de mer et les gorges du Kherrata où de nombreux algériens musulmans se sont réfugiés. Des milices «civiles» composées de colons arpentent les campagnes et tuent les individus qui leur semblent suspects.
Aujourd'hui encore, il est difficile de mesurer le bilan humain des massacres de Sétif, mais les historiens s'accordent à évaluer entre 8.000 et 10.000 le nombre de victimes algériennes de cette répression.